Sens unique, une ligne peu répétée qui a acquis une aura presque mythique, réputée pour sa difficulté et son engagement. Situé sur la face ouest de l’Acropole des Draveurs, on y trouve ce gigantesque mur de roche qui ne laisse personne indifférent. Dans ce récit, on suit Vincent Landry lors de la première ascension hivernale en solitaire de cette paroi historique. Il nous partage son expérience ainsi qu’un retour en arrière sur l’histoire de ce morceau de caillou.
Mise en contexte…
Sens Unique (200 m, 5.10d, Bérubé–Frick, 1974) est une voie particulièrement isolée qui parcourt un impressionnant pilier rocheux sur la face ouest de l’Acropole des Draveurs, dans la région de Charlevoix. Le secteur est surtout reconnu comme une destination majeure d’escalade de glace, notamment grâce à la voie mythique La Pomme d’Or (350 m, WI5+). Même en saison estivale, Sens Unique est rarement parcourue, en raison d’une approche longue et exigeante, ainsi que de la qualité médiocre du rocher à la troisième longueur. La voie n’a été gravie qu’une seule fois en hiver, en 2014, par la cordée Girard–Rousseau, marquant un tournant important dans l’alpinisme québécois. La cordée lui a alors attribué une cotation de M6+ R A1. Depuis, aucune répétition n’a été réalisée. De plus, un effondrement survenu dans la quatrième longueur peu après cette première ascension hivernale a considérablement détérioré les 60 derniers mètres de la voie.
Il existe peu de voies hivernales au Québec qui constituent de véritables objectifs alpins. Sens Unique en fait indéniablement partie. Son approche se déroule en plein cœur d’un couloir d’avalanche, la voie propose une longue ascension entièrement en protection naturelle et mène à un sommet dénudé, évoquant l’ambiance des grandes montagnes. Sens Unique est considérée comme l’un des grands itinéraires d’alpinisme du Québec, frôlant presque le statut de légende, voire de mythe. C’est le type de voie que tout le monde connaît, notamment parce qu’elle est facilement visible depuis le stationnement, où elle capte immédiatement le regard par son caractère à la fois imposant et intimidant.
Lors de leur ascension hivernale en 2014, Girard et Rousseau ont réalisé un film nommé Sens Unique relatant leur aventure, un métrage que j’ai visionné des dizaines de fois, autant par admiration que par respect. Je considère ces deux alpinistes comme de véritables modèles. Dans des conditions particulièrement difficiles, Yannick Girard a mené toutes les longueurs en tête, témoignant d’un engagement et d’une détermination impressionnants. J’ai souvent entendu parler de lui comme d’une véritable force de la nature. Le fait qu’il n’ait pas réussi à libérer les longueurs en dit long sur la difficulté et le caractère soutenu de la voie, contribuant encore davantage à son aura mythique. Il a malheureusement perdu la vie peu de temps après cette ascension. Même si je ne l’ai pas connu personnellement, il a laissé derrière lui toute une génération de jeunes alpinistes motivés et inspirés par sa vision.

Yannick Girard et Louis Rousseau au pied de la 4ieme longueur, Hiver 2014.
Préparation…

Sens Unique 5.10d
J’ai toujours rêvé de gravir cet itinéraire en hiver. À l’époque de l’ascension Girard–Rousseau, je ne pratiquais même pas encore l’escalade. Au départ, la simple idée de m’y engager, même avec un partenaire, me semblait presque irréaliste. Avec les années, et surtout grâce à l’expérience acquise au cours de la saison 2025–2026, j’ai commencé à envisager cette voie comme un objectif possible en solitaire. Dans ce type de pratique, j’ai toujours eu l’impression que la frontière est mince entre le risque, l’engagement et la valeur que l’on accorde à la réussite. Est-ce que cela en vaut vraiment la peine? C’est une question qui revient sans cesse au fil de ma préparation. Mes propres ambitions m’effraient parfois et je crois, d’une certaine manière, que c’est essentiel. Cette appréhension me rappelle que mes objectifs ont du poids, qu’ils sont sérieux, et qu’ils me poussent à évoluer dans la bonne direction, autant comme alpiniste que comme personne.
Nous sommes le 15 mars, et la fin de l’hiver approche à grands pas. Je reviens tout juste d’un voyage d’escalade dans les Rocheuses canadiennes, et le temps est désormais compté. Physiquement, et surtout mentalement, je me sens prêt à tenter ce projet. Le 20 mars marque officiellement la fin de l’hiver, et il est important pour moi de réaliser cette ascension selon le calendrier hivernal, donc avant cette date. La semaine de mon retour, la seule journée où la météo semble permettre une tentative est le 18 mars. Malheureusement, les prévisions annoncent -25 °C au thermomètre, avec un ressenti pouvant atteindre -36 °C avec le vent. En fonction de l’orientation du pilier, le soleil n’atteint la paroi qu’aux alentours de 13 h. Je vais donc passer la majeure partie de la journée à grimper à l’ombre, dans des conditions particulièrement rigoureuses.

Approche du couloir d’avalanche.
Départ, première longueur.
Avec un départ vers 7 h 30 et une courte nuit de sommeil, je quitte le stationnement sous des températures glaciales. La neige n’offre aucune facilité de progression : même avec des raquettes, je m’enfonce presque jusqu’aux hanches à chaque pas. J’atteins la base du pilier de façon relativement efficace. Je dois avancer rapidement pour rester au chaud. Quel sentiment particulier que de me tenir au pied de ce monstre dont j’ai tant rêvé. Le pilier franc s’élève vers le ciel et se perd dans le bleu profond. Je fais probablement partie des très rares personnes, peut-être seulement trois, à avoir mis les pieds ici en hiver. C’est un moment spécial pour moi, et c’est avec beaucoup d’émotion que je commence à me préparer. Le temps de me préparer au sol, je suis déjà frigorifié. Le doute commence à s’installer. Puis, une fois mon matériel installé, je retrouve progressivement ma concentration. Plus rien n’existe à part moi et le pilier. Tous les doutes s’effacent.
Je savais que la voie était difficile, mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle débute avec une telle intensité. La première longueur, d’environ 60 m, commence sur une sorte de rampe dalleuse qui rejoint, vers la gauche, les principales fissures du pilier. Cette transition impose un run-out d’environ 10 m sans protection depuis le relais. À peine dix minutes après le début de l’ascension, je n’ai pratiquement pas quitté le sol que, déjà, une chute pourrait entraîner des conséquences graves. Je prends ainsi pleinement conscience de l’engagement et de la difficulté globale de la voie. Deux longueurs plus haut s’annoncent d’ailleurs nettement plus difficiles encore. Sans trop réfléchir, je poursuis ma progression vers le haut, en grimpant efficacement et en gérant ma corde ainsi que mes manœuvres avec précision, comme il se doit en solo encordé.

La base du pilier. Là où la première longueur débute.

Près a grimper la première longueur.
Deuxième longueur.
La deuxième longueur est considérée comme le crux potentiel de l’ascension. Lors de la tentative de 2014, Yannick Girard n’avait pas réussi à la libérer, ce qui avait mené à une cotation de M6+ A1. Même si je ne l’ai jamais connu personnellement, je n’ai aucune prétention à penser que je pourrais, moi, la libérer aisément. J’ai énormément de respect pour les réalisations de Yannick. J’avais toutefois plusieurs options en tête pour aborder cette longueur sans recourir à des techniques d’escalade artificielle. Mon objectif était de tenter de libérer l’ensemble de la voie. Cette section se compose d’un dièdre vertical parfaitement lisse, traversé par des fissures franches à mains, probablement autour de 5.10d en conditions estivales. Ce type de terrain est particulièrement délicat à grimper avec des piolets et des crampons, ceux-ci devenant presque inutiles dans les fissures larges et sur les dalles. J’avais donc recours à des chaussons d’escalade. Au moment où j’écris ces lignes, je ne sens toujours pas mes orteils, gelés durant l’ascension, mais sur le moment, c’était la seule solution qui me permettait de progresser proprement et de viser la libre ascension de la longueur. La longueur s’est révélée très soutenue, comme attendu, mais les chaussons m’ont offert la marge nécessaire pour en libérer l’intégralité. Je propose aujourd’hui une cotation de M7.

En rappel dans la deuxième longeur.
Troisième longueur & dernière longueur.
La troisième longueur est la plus facile de la voie. Elle consiste en une série de ressauts verticaux formés de gros blocs issus de l’éboulement. L’escalade y est relativement aisée, mais la protection demeure très marginale et peu fiable. Ce passage plus simple permet d’accéder à la base de la quatrième longueur, la plus attendue. Depuis le bas, le toit final du pilier impressionne et laisse presque croire qu’aucune ligne ne peut y trouver son passage. Cette dernière longueur faisait partie de mes principales interrogations lors de la préparation, notamment en raison de la zone d’effondrement. Je m’étais préparé à la possibilité de devoir faire demi-tour à cet endroit. L’effondrement laisse un terrain de piètre qualité, composé de blocs instables soudés par la glace. La protection y est précaire, tout comme le dernier relais que j’y installe. Depuis celui-ci, je dois m’engager sur une dalle issue de l’éboulement, avec 5 à 6 mètres sans aucune protection. Une chute facteur 2 sur ce relais aurait très probablement des conséquences extrêmement graves, compte tenu de la qualité médiocre de l’ancrage. Je progresse avec assurance dans la section la plus engagée de toute la voie, encore une fois en chaussons, un passage en crampons sur cette dalle étant trop risqué, voire impossible. Je suis soulagé de pouvoir enfin rejoindre la fissure terminale située dans le toit, où je peux installer mes premières protections solides de la longueur. Mais une fois arrivé là, tout n’est pas terminé : il me faut encore franchir le toit. C’est beaucoup plus difficile que je ne l’avais imaginé. La transition n’offre aucun appui, m’obligeant à effectuer une sorte de grand écart vers la gauche pour me rétablir sur la dalle terminale menant au sommet, le tout avec des piolets à peine sécurisés dans un rocher médiocre. Après m’être battu de longues minutes pour trouver non seulement les bons positionnements, mais aussi une protection acceptable, je glisse et je chute. Je hurle, et mon cri résonne dans la face ouest de la montagne. C’est un cri de peur et de surprise, mais aussi, au fond, teinté d’une légère amertume liée à l’idée de ne pas avoir enchaîné la voie. Je remonte sur ma corde et tente à nouveau le mouvement. Cette fois, reposé, je réussis sans difficulté. Je me rétablis au-dessus du surplomb et poursuis sur un terrain facile pendant une vingtaine de mètres jusqu’au sommet, où je ressens enfin le soleil pour la première fois et peux commencer à me réchauffer.

La première fois au soleil sur la troisième longueur.

Somment de la troisième longueur.
L’ascension aura été un effort continu de près de six heures. Sans célébration ni émotions immédiates, sans vraiment réaliser ce que je viens d’accomplir, j’atteins le sommet. Je range mon matériel et entame la longue descente à pied par le sentier d’été jusqu’à la route, laissant derrière moi le vent qui balaie le sommet.
(200m, 5.10d, Bérubé-Frick, 1974), première ascension hivernale en solitaire par Vincent Landry.

Le sommet, enfin un peu de soleil.
Références :
Film Sens Unique : https://vimeo.com/91655841
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